Marjolaine Turpin

 

 

 

«L’art de Marjolaine Turpin cherche la brèche, la faille. Par où rentrer, ou bien faillir. Sa pratique n’a pas peur de rester sur le bord, de scruter, d’attendre. Ou peut-être d’appeler, puisque le geste est central dans sa démarche, en tant qu’il est accueil, hospitalité infinie.

L’artiste raconte ainsi la fabrique de Bunker (2015), installation vidéo : l’origine de l’œuvre est un film qu’elle voulait tourner sur les blockhaus de la côte Atlantique, fascinée par leur état désormais intermédiaire entre construction industrielle et chose rendue à la nature, érodée. L’intérieur du bâtiment forme une caisse de résonnance pour la mer. Mais le réel est ce qui résiste, comme dit la psychanalyse : Turpin n’a jamais réussi à faire un montage linéaire des plans tournés. “Je me suis retrouvée face à un objet fermé à ce que je voulais faire.” Elle a donc produit une installation vidéo de plans fixes en boucles, légérement vacillants, où se perçoit sa présence derrière la caméra, avec pour son le bourdon de la mer hors-champ. C’est, dit-elle, “l’acceptation d’un échec comme œuvre”. L’hospitalité du geste n’est pas toujours facile. Mais on peut du moins donner forme, sinon à ce qui se dérobe, au dérobement même.

Une autre de ses œuvres prend la faille, la faillite par un autre côté : elle la suscite. C’est un papier couché perforé à l’aiguille, présenté sur son établi de travail. On pique le papier, il se gaufre, la densité des piques crée un relief et un paysage naît : “Il faut que le travail soit long, explique l’artiste. J’ai choisi volontairement un très grand format pour que le geste prenne toute son importance par delà l’envie que l’œuvre soit terminée”. Il s’agit cette fois, symétriquement, de chercher quelque chose qu’on ne trouve pas ou, plus précisément, dont l’invention importe moins que le geste qui pourrait la former. Cependant, cette non finitude est aussi un pari sur l’accident possible, la résolution aléatoire : il faut imaginer que lac gelé à moitié transparent et à moitié opaque, toujours instable, présenté au Creux de l’Enfer, soit aussi une paroi dans laquelle trouver un passage, qu’il puisse toujours “craquer”.

Récemment, Marjolaine Turpin est allée en Tanzanie. Les paysages lui ont redonné le goût de la photographie, qui avait été son premier médium, et qu’elle avait ensuite abandonné pour le dessin puis la vidéo et enfin pour l’installation. Pourquoi ce renoncement ? C’est que “cadrer quelque chose, prendre une photo, c’est se faire oublier un moment. Ou s’oublier, car en revoyant la photo, on repense au cadrage, à la prise de vue, mais pas aux odeurs, aux couleurs, au sujet.” Cette réflexion est au cœur de la série de trois photos Récurrences (2015) où le geste est aussi important que l’image, puisque l’artiste a photographié le même sujet avec trois appareils d’âges différents, correspondant à trois périodes de sa vie. Revenir à la photographie lui permettra peut-être de savoir si, dans l’hospitalité que constitue le geste, on peut aussi soi-même s’accueillir.»

 

Eric Loret, extrait du catalogue d’exposition Les Enfants du Sabbat 17, 2016.

 

 

«L'unique moyen de savoir jusqu'où on peut aller, c'est de se mettre en route et de marcher raisonne Henri Bergson dans l'Énergie spirituelle. Sur la route séculière, carillonne le destin du marcheur. Objet inanimé ou organisme vivant, tout tient pourtant à la surface donnée, tactique de maintien pour engager l'avancée. L'artiste plasticienne Marjolaine Turpin en scrute les effets autour d'elle, non sans faire méditer : un segment de rail de chemin de fer dont la découpe sépare de la fonction, les circonvolutions d'une branche de glycine s'agrippant à son espace réduit, les lignes d'un stylo sur le papier, l'empreinte de la faille retranscrite au carbone sur le sol, voire encore une vérification du réel par autant de points de vue que d'objectifs photographiques installés. Ainsi résulte-t-il de ces œuvres d'expériences un inconnu ténu, que l'auteur décrypte comme une persistance illogique. S'avancer et évoluer dans cette persistance, c'est agir dans la réitération d'un même geste volontaire sur une surface de progression toujours précaire et instable. L'installation périssable que l'artiste présente sur le sol du Creux de l'enfer rend encore hommage – à la sortie de cet hiver 2015 – à la surface givrée des grands froids, impliquant pour ce faire un processus chimique : une grande quantité de soluté d'acétate de sodium, sursaturée de cristaux. Reste au visiteur l'expérience de la traversée : nos chemins se font en avançant sur une construction fragile comme sur les pas des autres, à la fois empreintes et sillages d'autant de tracés, exploitables pour tous mais déjà effacés à chacun.»

 

Frédéric Bouglé, texte de l’exposition Les Enfants du Sabbat 17, 2016.

à venir : La Belle Revue #9, avec un texte de Mathilde Villeneuve, dans le cadre des Galeries Nomades 2018, en partenariat avec l’IAC Villeurbanne / Rhône-Alpes